Les jours d’après…

par Jean-Claude MAILLY
Ancien secrétaire général de FO
Administrateur Synopia
Activités de conseil et chroniqueur médias

« C’est aujourd’hui qu’il faut travailler sur les jours d’après, même si cela ressemble un peu aux 12 travaux d’Hercule ».

FO france•tv : Quelle est votre analyse de la crise sanitaire, économique et sociale que nous traversons ?

Jean-Claude Mailly
Jean-Claude Mailly au bureau à France Télévisions remet la médaille d’honneur Force Ouvrière à Alain Kempf, militant de l’entreprise, spécialiste des questions liées au CHSCT.

Jean-Claude Mailly : Cette crise sanitaire est en train de remettre en selle un certain nombre de secteurs du service public, globalement vilipendé depuis des années pour son coût budgétaire ou son mode de gestion qui devait s’inspirer du privé. Comme toujours dans ces périodes de crise, d’origine financière ou cette fois sanitaire, la survenance des événements conduit les agents économiques, entreprises comme individus, à se tourner vers l’État pour injecter des liquidités, amortir le choc, régler le problème.

Pour ne prendre qu’un exemple, il y a peu les hospitaliers de toutes catégories manifestaient leur mécontentement en demandant d’urgence des moyens sans être sérieusement entendus. Aujourd’hui ceux qui refusaient de répondre les considèrent comme des héros et dégagent des moyens financiers. De fait aucune société ne peut vivre correctement sans un service public efficace dont la principale mission, en tant que bien commun, est de satisfaire au mieux les besoins et attentes des citoyens.

Cela vaut bien entendu pour France Télévisions dans ses missions de couverture, d’information, d’éducation, ce qui au passage pose actuellement la question de la fin de France 4 en particulier pour son rôle éducatif ou de France Ô pour les les liens entre la métropole et l’outre mer.

« je me refuse d’utiliser le terme de guerre »

FO france•tv : Quelles en seront les conséquences ?

Jean-Claude Mailly : D’ores et déjà cette pandémie – je me refuse d’utiliser le terme de guerre – a des conséquences économiques, financières, sociales et humaines d’autant plus importantes que la durée de la crise est inconnue, des scientifiques considérant qu’elle ne pourra être réellement derrière nous qu’à la découverte d’un traitement efficace et d’un vaccin.

Au plan économique une partie de l’activité est à l’arrêt et cela se traduira malheureusement par des fermetures d’entreprises. Je pense notamment aux TPE et PME qui avaient une trésorerie fragile avant la crise, qui sont actuellement sans activité mais avec des charges fixes et qui risquent d’avoir beaucoup de difficultés à repartir. Certes l’État dégage des moyens, mais il y aura des trous dans la raquette et la mise en œuvre des décisions est, comme souvent en France, complexe. Par ailleurs les économistes anticipent une récession de l’ordre au minimum de 2 à 3% en 2020, ce qui jouera sur les rentrées fiscales et sociales, sur l’emploi et le pouvoir d’achat. Le risque déflationniste est réel.

Au plan monétaire et financier, outre les budgets mis en œuvre par les gouvernements en empruntant, outre les injections de la Banque Centrale Européenne et des autres banques centrales, on ne peut exclure que certaines banques ou sociétés de gestion financière, notamment celles ayant oublié les leçons de la crise de 2008, aient des difficultés. Et surtout cette crise met fortement l’accent sur les insuffisances de l’Europe qui apparaît comme un nain économique face aux USA et à la Chine, qui a du mal à prendre des initiatives faute de se mettre d’accord à 27 avec des pays qui, en son sein, freinent par exemple la mise en œuvre d’eurobonds (appelés corona bonds) pour financer de manière mutualisée l’effort financier. Jacques Delors n’a pas tort de dire que cette période constitue un danger mortel pour l’Europe.

Au plan social le recours massif et nécessaire au chômage partiel, les conditions de travail et de sécurité de celles et ceux qui continuent à travailler, qu’ils soient en première ou deuxième ligne, l’absence de mise en place dans nombre d’entreprises des CSE (la fusion des institutions représentatives du personnel étant une des mesures dangereuses des ordonnances travail), certaines décisions prises par le gouvernement comme les 60h par semaine sans passer par la négociation marquent la période actuelle. Là encore pour ne prendre qu’un exemple comment peut-on croire que dans l’industrie agroalimentaire de la viande, où les salariés travaillent durement, sur des rythmes élevés, par 4 degrés Celsius et au SMIC puissent aller jusqu’à 60h par semaine sans risque ? Il serait utile que les énarques aient régulièrement des stages prolongés dans ce type d’activité, pour ne pas vivre hors sol !

Au plan humain les conséquences du confinement sont loin d’être anodines et révèlent les fractures sociales. Ce n’est pas la même chose d’être confiné dans un grand espace avec un extérieur ou à 4 avec deux enfants dans 40 m2 ! Ce n’est pas la même chose de pouvoir être en télétravail et de garder son salaire que d’aller au travail la peur au ventre ou d’être en chômage partiel et perdre 16% de son salaire, sans parler des primes éventuelles. Par ailleurs des personnes isolées peuvent souffrir du confinement, les femmes et enfants battus courent des dangers plus grands. De même l’absence de cours va accroître les différences sociales d’accès à la culture et à l’instruction.

Non seulement nous ne sommes pas à égalité dans le confinement mais le confinement accroît les inégalités.

FO france•tv : Le plan d’urgence mis en place pendant la crise ne va-t-il pas donner des idées au gouvernement pour faire perdurer certaines mesures ?

Jean-Claude Mailly : Le plan d’urgence sanitaire était indispensable dans son principe, même s’il faudra s’assurer à la sortie que les mesures restrictives de liberté cessent effectivement.
Si l’heure n’est pas aux polémiques stériles, il ne s’agit pas pour autant de rester muet.
L’actuel gouvernement n’est pas responsable du passé mais il n’en reste pas moins que certaines choses ne sont pas acceptables comme l’absence de masques, de gels, de médicaments ou de tests de dépistages, absences qui ont impliquées le confinement actuel. Certes les chinois n’ont pas été transparents sur cette crise, minimisant notamment le nombre de décès. Certes, il ne fallait pas faire le premier tour des municipales 2 jours avant le confinement. De même, le gouvernement n’avait pas à minimiser publiquement le rôle des masques parce qu’il n’y en avait pas assez ; aurait dû être transparent sur les tests expliquant ainsi les vraies raisons du confinement, etc. On ne gagne rien en biaisant l’information, on ne fait que fragiliser la confiance.

« Toutes les crises épidémiques importantes ont façonné de profondes transformations »

FO france•tv : Comment envisagez-vous les jours d’après ?

Jean-Claude Mailly : C’est aujourd’hui qu’il faut travailler sur les jours d’après, même si cela ressemble un peu aux 12 travaux d’Hercule.

Ce que le monde est en train de vivre était inimaginable il y a peu, non seulement la vitesse de propagation de ce virus mondialisé, mais aussi d’avoir des économies en partie à l’arrêt. L’impossible devient réel. Par définition cette crise modifie certaines situations : accélération du télétravail, des cours sur plateforme ou utilisation plus importante des robots. Le recours à l’intelligence artificielle fait débat autour des questions de liberté, certains gouvernements ayant autorisé le tracking *.

Toutes les crises épidémiques importantes ont façonné de profondes transformations. Yuval Noah Harari explique ainsi (Le Point / pressreader.com) qu’au XIVème siècle une épidémie de peste bubonique importée de Chine par les commerçants voyageant sur la route de la soie frappa l’Italie, la France puis l’Europe tuant sur son passage la moitié de la population et eut comme conséquence imprévue un bouleversement social considérable à l’origine de la Renaissance. Actuellement les décisions des gouvernements, voire les expériences, étaient impensables dans l’avant crise : utilisation massive du chômage partiel en Europe, versement aux États-Unis d’indemnités de subsistance évoquant un revenu universel, débats sur les dividendes versés aux actionnaires, aides massives aux entreprises, gel en Europe du plafond de 3% du déficit budgétaire…

Le monde d’après connaîtra des changements dont seule l’ampleur est inconnue mais elle dépendra à la fois des gouvernements, donc du politique, et des citoyens. Je ne saurai être exhaustif, toutes les disciplines étant interpellées.

Au plan international les gouvernements, et déjà ceux du G20, réussiront-ils à développer des logiques et actions de coopération multilatérale, donc à quitter les rives actuelles du retour au nationalisme ? Cela vaut pour les conditions du commerce, le rôle du FMI et de la Banque Mondiale, le renforcement du rôle de l’Organisation Internationale du Travail, les questions monétaires, la coopération scientifique.

Au plan européen une révision des traités sera nécessaire, à la fois sur toutes les questions économiques et monétaires, sur l’inclusion des questions sociales, sur les modes de décision à 27, sur la possibilité pour les pays qui le souhaitent d’aller plus loin ensemble (ex. pour la zone euro au plan économique, fiscal et social), sur les questions migratoires, sur le renforcement de la démocratie. Il s’agit, comme au niveau international, de développer une “Europe de solidarité” qui garantisse également les productions indispensables.

Aux deux niveaux il conviendra également de réguler et mieux réglementer le secteur bancaire et financier et de faire sauter le tabou des déficits publics qui, de toute façon, vont exploser à la fois par les interventions actuelles et les plans de relance et d’investissement qui seront ensuite indispensables. Ces investissements devront également permettre de renforcer les services publics dont on mesure encore mieux aujourd’hui, même pour ceux qui les critiquaient, le caractère indispensable. Les entreprises devront s’impliquer fortement dans la RSE, la Responsabilité Sociale des Entreprises, l’expérience actuelle montrant que celles qui le font s’en sortent mieux ; la question du partage des valeurs est posée.

En France, outre les points évoqués ci-dessus, il sera plus que temps de revivifier notre fonctionnement de la démocratie qui ne doit pas se résumer au droit de vote. C’est vrai pour le rôle du Parlement, pour mieux impliquer les citoyens et pour redonner au dialogue social, battu en brèche depuis quelques années, ses lettres de noblesse démocratique respectueuses des principes républicains de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité.
Tout ne se fera pas en un jour mais ces axes de réflexion et d’action m’apparaissent indispensables. Là aussi, l’impossible doit devenir réalité. Il appartiendra aux citoyens, comme aux organisations et aux syndicats, de peser fortement.

« Le risque serait de revenir au monde d’avant la pandémie »

Un monde de plus en plus contesté ou critiqué ces dernières années. Depuis quelque temps de plus en plus de voix s’élevaient pour dénoncer le “marché roi” dérégulé et l’accroissement des inégalités. Pour les adeptes de l’économie politique, on était en train de quitter les rives de l’École de Chicago ** et de Milton Friedman (une théorie largement reprise par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 90) pour revisiter John Maynard Keynes, qui, à contrario, prône plus de justice et de stabilité sociale avec des soutiens gouvernementaux à l’investissement et la consommation.

La crise sanitaire tragique que nous traversons doit accélérer ces changements pour un “nouveau monde” qui, cette fois, ne sera pas qu’un slogan.

(* le tracking : pistage – traçage, des déplacements de la population via les applications de nos smartPhones utilisant la géolocalisation. Google a mis ses données à la disposition des gouvernements. Les analyses de géolocalisation pourraient être renforcées par l’analyse des connexions bluetooth, de proximité).

(** l’École de Chicago : école de pensée économique des années 50 développée entre autre par l’économiste Milton Friedman, lui-même ancien conseiller du général Pinochet au Chili. Auteur de “Capitalisme et liberté”, il considère que la priorité pour une entreprise est de servir ses actionnaires avant ses salariés).

1 réflexion au sujet de « Les jours d’après… »

  1. Toujours au top jean Claude !! Gérard Lolivier ex secrétaire général du syndicat FO RENAULT DOUAI . amitiés à toi

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