Et pourtant elle tourne… l’entreprise !

Liminaire Force Ouvrière au Comité Central d’Entreprise
du 12 juin 2018, devant la Présidente France Télévisions,
Delphine Ernotte Cunci.

 

Aujourd’hui, FO ne reviendra pas sur la réforme audiovisuelle. Nous nous sommes suffisamment exprimés sur cette réforme, que ce soit la semaine dernière au comité de groupe, ou dans la Presse.

Juste faire le constat selon lequel il a bien dû se passer quelque chose lors de la réunion avec le Premier Ministre le 21 mai pour que les 800 millions d’euros d’économies annoncées quelques jours auparavant pour l’audiovisuel public ne soient plus inscrits dans la réforme.

Juste pour faire le constat que l’audiovisuel public a été décorrélé du plan du Comité d’Action Public 2022 (qui, lui, vise à déstructurer la fonction publique et le service public).

Juste pour faire le constat que la réforme de l’audiovisuel public est maintenant devenue une réforme de contenus, de programmes, et que les économies à trouver sont d’abord à trouver en interne, dans nos organisations de travail notamment.

Quelqu’un a bien dû emporter le morceau, ce jour de réunion avec Edouard Philippe, pour que le Gouvernement décide finalement d’un arbitrage moins sévère, notamment pour France Télévisions, qui aurait pu sonner le glas de notre entreprise. Certains parlementaires ne rêvent que de cela.

Vous avez devant-vous néanmoins, Mme la Présidente, des spécialistes de la réforme. Ce sera donc pour nous, élus au CCE, représentants les salariés d’une des plus grandes entreprises audiovisuelle du monde, notre 12ème réforme depuis la fin de l’ORTF.

Pour les actionnaires de France Télévisions, pour ses patrons ou patronne, la rhétorique des réformes fonctionne autour d’une promesse de nouveauté, censée en garantir l’efficacité. La nouveauté est présentée comme un gage d’efficacité, puisque c’est une rupture avec le monde existant. Et pourtant, ici, en 12 réformes, personne, aucun patron ou patronne, n’est venu une seule fois parler du bénéfice pour les salariés (ou l’entreprise) de sa réforme.

L’efficacité des réformes de l’audiovisuel public n’a jamais été réellement prouvée et il existe même de forts soupçons que, dans certains cas, ces réformes aient plombé la productivité. Cette dilution de la capacité de faire un bilan de la réforme a un avantage remarquable : elle met le patronat et le gouvernement entièrement à l’abri de la critique.

On applique, on déstructure…et puis on s’en va ! Les conséquences sur les salariés ou sur l’entreprise, qui s’en soucie ? Et bien nous, heureusement, les syndicats !

C’est de cela que nous voulons vous parler aujourd’hui, de notre préoccupation première : des conséquences sur les personnels de ces réformes à répétition. Nous appelons cela à FO « la politique de shaker ». Secouez, secouez, il en ressortira toujours de la détresse et du malaise social.

Les salariés de France Télévisions auront décidemment tout connu : les fusions, les contre-fusions, les créations de chaînes, les suppressions de chaînes, les déménagements à outrance, les organisations hiérarchiques, matricielles, transverses…

Mais les réformes impactent toujours les organisations de travail…

Et il faut bien le dire, vous vous retrouvez dans une situation plutôt embarrassante. Comment augmenter la productivité, construire des programmes, donner la capacité à l’entreprise de prendre le virage de la révolution digitale, avec le même potentiel ?

Les précédentes réformes n’ont eu qu’une seule visée : faire des économies, et déstructurer. D’ailleurs, c’est le reproche que vous faisiez à vos prédécesseurs lorsque vous disiez en arrivant ici : « faire des économies n’est pas un projet d’entreprise ».

L’organisation de travail de France Télévisions est aujourd’hui comme une pyramide inversée. Beaucoup de penseurs mais peu d’exécutants ! Connaissez-vous cette image du rameur seul, avec 4 personnes dans son bateau qui lui crient des ordres ? C’est le sentiment aujourd’hui de nombreux salariés et travailleurs.

Votre question à vous, ce n’est pas de savoir s’il faut former le rameur (pour qu’il sache utiliser son porte-voix lui aussi). Votre question à vous, c’est comment un, ou deux, ou trois personnes qui donnent des ordres peuvent aussi devenir des exécutants, c’est comment utiliser les potentiels et les talents de FTV au bénéfice de sa production ?

Car, il faut bien le dire, c’est tout l’inverse qui s’est produit lors de ces dernières réformes. Les différents patrons ou patronne ont volontairement déstructuré les services d’antenne et de production. Les métiers artistiques (producteur, animateur, présentateur, directeur-photo…) ont été bannis de nos organisations de travail. Nous avons perdu les savoir-faire. Que reste-t-il des équipes de l’ARP et de l’URP ? Les chaînes régionales de plein exercice n’existent plus ! Ce ne sont évidemment pas les salariés qui ont voulu détruire ces compétences.

De même, alors qu’on nous demande davantage de proximité, les éditions locales de France 3 ont vu leurs éditions menacées de disparition, et certaines supprimées. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir affirmé, notamment ici même, qu’il s’agissait d’erreurs stratégiques graves qui mettaient en péril notre mission de service public de continuité du territoire.

Enfin, comment ne pas parler des personnels administratifs et les fonctions supports, y compris de leurs cadres de proximité, qui ont vu leurs effectifs se réduire de manière drastique ? Ils sont épuisés, déconsidérés, dévalorisés. Ils font face à un triptyque infernal : travailler toujours davantage, dans des équipes qui se réduisent, en gagnant autant.

Les témoignages d’épuisement et de conditions de travail dégradées se multiplient. De plus en plus de collègues se rapprochent de FO pour trouver du réconfort. Nous pouvons vous assurer que certains collègues ont peur de partir en vacances car ils savent que personne ne fera le travail à leur place durant leurs congés.

Les petits collectifs sont particulièrement impactés, notamment lorsqu’ils sont composés de deux personnes. Lorsque l’une d’elle part à la retraite ou est malade, la surcharge de travail est entièrement dévolue à celle qui reste, sans aucune compensation.

FO comptabilise plus de 200 départs de salariés non remplacés. Cela a des impacts directs pour tous les personnels. De nombreux collègues nous signalent des retards de paie ! Malgré une dévotion sans faille et un grand professionnalisme, le service de paie est sous l’eau.

La direction ne semble pas s’en soucier. Pourtant, il n’est pas normal que, dans une entreprise comme la nôtre, des salariés soient payés avec retard.

Dans les réseaux de France 3, les personnels administratifs subissent la polyvalence à outrance et se voient confier des périmètres qui dépassent de très loin celui de leur antenne. Les services sont totalement déshumanisés. Il n’est plus possible de régler une difficulté sans passer par des plateformes numériques.

Les réformes apportent comme à chaque fois leurs lots d’inquiétudes. Il ne faut pas « avoir fait Saint-Cyr » pour comprendre que cette nouvelle réforme allait impliquer d’abord le haut-encadrement et le supposé ou présupposé encadrement pléthorique de France Télévisions. D’ailleurs, c’est la première décision que vous avez prise : supprimer les patrons de chaines et adapter un modèle décisionnaire en silo.

Ce que FO ne veut pas, c’est qu’une partie de ce haut-encadrement cède à la panique. Nous constatons actuellement des dérives qui ne sont pas acceptables. Les salariés n’ont pas à faire les frais de l’instabilité structurelle dans laquelle les différentes réformes les plonge.

Nous constatons par exemple, de plus en plus de licenciements pour « motif personnel », donc inhérent à la personne. Par exemple, la directrice adjointe des magazines de l’information : on lui reproche juste d’avoir défendu ses équipes, et donc d’avoir eu un comportement déloyal vis-à-vis du haut encadrement ! Ce genre de pratique doit s’arrêter maintenant. C’est une honte pour le service public d’agir ainsi.

Nous constatons aussi des contrats de travail, plus ou moins légaux, des chef-monteurs, des preneurs de son que l’entreprise paie « à la prestation », comme auto-entrepreneurs.

Nous constatons aussi des contrats qui s’arrêtent du jour au lendemain pour des salariés précaires, qui ont pourtant parfois des dizaines d’années d’ancienneté…et ceci sans aucune explication.

Nous constatons des pressions qui sont faites sur certains journalistes, qui doivent toujours produire davantage, et des non-respects de l’amplitude des forfaits-jours.

Ce que nous voulons dire, Madame la Présidente, c’est que si les réformes de l’audiovisuel public ont eu des sens politiques différents, elles ont toujours eu aussi, hélas, des conséquences désastreuses sur les organisations et sur l’ambiance au travail. Elles ont des conséquences RH non négligeables.

Votre responsabilité est donc de maintenir un équilibre entre les injonctions du gouvernement et ce que vous pouvez demander davantage aux personnels.

Pour Force Ouvrière, vous avez compris que nous pensons que votre marge de manœuvre est très petite. Les travailleurs de cette entreprise sont déjà sur les genoux. L’effort doit changer de camp.

 

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