L’inFO france•tv n°16 / juin 2020

à la UNE : Gare à l’INFOX Entretien avec Michèle COTTA
par Marie-Pierre COURTELLEMONT

2 : Fake news et Complotistes : un tandem infernal par MPC
3 : À la recherche de la Déontologie perdue par Clément WEILL-RAYNAL
4 : Informer, envers et contre tout ! par Élise DAYCARD
5 : La Médiation de france•tv, Gérald PRUFER

 

Entretien avec Michèle COTTA
Journaliste, ancienne présidente de Radio France puis de la Haute Autorité (de la communication audiovisuelle), elle publie “FAKE NEWS” avec Robert NAMIAS chez Robert Laffont.

Entretien réalisé avant le confinement
par Marie-Pierre Courtellemont
Représentante Syndicale FO france•tv

MPC : Quelle est votre définition des fake news ? Est-ce un phénomène nouveau ?

Michèle COTTA : Le mot “fake news” est aujourd’hui communément utilisé en France. C’est un anglicisme pour “Fausses nouvelles”, qui ont existé de tous temps, puisqu’il s’agit de la propagation de fausses informations, de rumeurs qui prennent la valeur, par différents procédés, d’informations.

MPC : Pourquoi ont-elles pris une telle importance dans notre société ?

Michèle COTTA : En raison de la vitesse avec laquelle elles peuvent se répandre grâce aux réseaux sociaux et aux chaînes d’information en continu. Les fake news sont entrées dans une logique industrielle avec une arme fatale : la rapidité. Le journalisme que nous pourrions nommer “classique” consiste à prendre le temps de vérifier ses sources, de confronter les différentes versions d’un même événement. Il existe dans les rédactions toute une chaîne de relecture, de l’auteur de l’article aux rédacteurs en chef. Ce n’est souvent plus le cas, hélas.

Personne n’est à l’abri d’une fausse nouvelle : J’ai en tête l’exemple du charnier de Timisoara, en 1989. Une vingtaine de corps avait été retrouvée, photographiée et filmée à l’aube de révolution roumaine. Un massacre immédiatement attribué au dictateur de l’époque, Nicolae Caucescu.

À l’époque, j’étais directrice de l’information d’ une chaîne de télévision. Nous avions donné l’information au journal de 13:00 sous la foi d’une dépêche émanant de l’Union Européenne de Radio-télévision. À peine l’information était-elle donnée par le présentateur, que, dans les couloirs, j’ai été interpellée par la traductrice roumaine qui, ayant vu les images des corps, m’a signalé que selon elle, il ne s’agissait pas d’un charnier, mais d’une morgue dans la mesure où les cadavres étaient recousus. Voilà un bel exemple à la fois de fake news et d’emballement de l’information. Mais nous avons pu rectifier immédiatement.

Aujourd’hui, ce serait beaucoup plus compliqué parce que, dans l’intervalle, la nouvelle aurait été diffusée et rediffusée par les médias continus et les réseaux sociaux.

.. MPC : Classez-vous l’affaire Xavier DUPONT de LIGONNÈS parmi les fake news ?

Michèle COTTA : C’est une erreur, certes, mais dont la source n’était pas journalistique mais policière. Tous les journalistes disposaient de cinq sources policières ou judiciaires pour donner cette info. Il était pour eux difficile de ne pas y croire. En revanche, le mécanisme des chaînes info a amplifié le problème.

    MPC : Qui a intérêt à les disséminer ? Pouvez-vous identifier des groupes, voire des pays ?

Michèle COTTA : Il est clair que la structure même des réseaux sociaux qui s’auto-alimentent en regroupant des gens qui pensent comme eux ont un rôle primordial. En ce qui concerne les pays, bien évidemment, tous les regards se tournent aujourd’hui vers la Russie qui a développé de véritables structures pour développer et transmettre les fake news, au travers de véritables officines dédiés à cette fonction.

Et puis il y a tout simplement l’accès des citoyens à internet, aux blogs et une fois de plus aux réseaux sociaux. Chacun pense désormais qu’il peut être journaliste parce que tout le monde pense détenir la vérité.

C’est oublier trop vite que le journalisme est un véritable métier avec ses écoles où l’on apprend à vérifier ses informations, à les recouper et à prendre de la distance face à l’actualité.

Fake news et Complotistes :
le tandem infernal

Marie-Pierre Courtellemont
Représentante Syndicale FO france•tv

“Les chinois ont délibérément propagé le virus pour un gain financier… Il y a une démonstration claire: ils ont construit des hôpitaux en quelques jours… sauf qu’il fallait les préparer avec des projets bien organisés: commande des équipements, location de main d’oeuvre… Ils ont provoqué le chaos dans le monde pour arrêter des dizaines de lignes de production et faire s’effondrer les marchés boursiers…”.

Comme souvent lors d’un évènement au retentissement mondial ou national, les fakenews instrumentalisés par des réseaux complotistes font flores sur internet. C’était le cas après le 11 septembre (où certains accusaient les États-Unis d’avoir eux-mêmes fomenté les attentas ou encore après l’attaque de Charlie Hebdo). Le maître-mot des complotistes est « coïncidence ». Ils utilisent des éléments à priori sans incidence comme autant de preuve que tout est manipulé. Par exemple, après l’attentat de Nice le 14 juillet 2016, une théorie conspirationniste a présenté les faits comme une tuerie manipulée par le Mossad, sous le simple prétexte qu’un touriste juif avait filmé la scène…

Les complotistes partent du principe que certaines personnes qui ont du pouvoir, comme le gouvernement, les services secrets ou encore la mafia mentent pour cacher leur véritable objectif. Plusieurs facteurs les motivent :

  • L’absence d’explications satisfaisantes, du moins à leurs yeux. Moins on en sait, plus les théories complotistes se développent. Les complotistes n’admettent ni le hasard, ni les coïncidences, ni l’absence d’explication rationnelle.
  • L’idée d’une malveillance. Pour eux, une organisation dont ils ne connaissent pas les intentions cachées cherche forcément à faire du mal, manipuler et mentir. C’est très pratique parce que cela permet de tout expliquer !

Bien sûr, attention, il faut rester vigilant pour ne pas voir des conspirationnistes partout. Il ne faut pas réduire toute critique ou doute à une théorie conspirationniste.
Alors la seule solution pour éviter les théories du complot est de multiplier les renseignements, croiser les sources d’information avant de se prononcer ou de répandre des infos. En particulier sur internet, vecteur essentiel du genre.

Bref, il faut savoir aiguiser son esprit critique sans se laisser envahir par des réseaux toxiques !


À la recherche de
la Déontologie perdue 

Clément WEILL-RAYNAL
Délégué Syndical FO france•tv

La déontologie des journalistes, tout le monde en parle, mais qui l’a vraiment rencontrée ?

C’est un peu l’Arlésienne de la profession. Constamment évoquée, on a du mal à en dessiner les contours.

Sur les principes, tout le monde est “à-peu-près” d’accord : éthique, objectivité, exactitude, respect du contradictoire, indépendance par rapport aux lobbies économiques et idéologiques… Les dérapages commis dans le passé par quelques brebis galeuses ont été autant d’occasions de remettre les pendules à l’heure après avoir sanctionné les pécheurs.

Il est fini le temps où des journalistes vedettes se laissaient photographier par la presse magazine à côté de leur voiture préférée, où des présentateurs pointaient négligemment vers la caméra l’étoile blanche reconnaissable d’une marque de stylo haut de gamme, où des bouteilles d’une eau minérale réputée figuraient en bonne place sur les tables des débatteurs, où des reporters sportifs, affublés de lunettes de soleil d’un modèle très couru par la Jet set, assuraient leurs directs vêtus de polos à l’effigie d’un crocodilidé dont la notoriété mondiale a assuré une confortable retraite à un champion de tennis français du siècle dernier.

Mue par un sentiment de confraternité, la rédaction de l’inFO ne livrera aucun nom. (Ou alors peut-être sous forme d’un Quiz dans notre prochain numéro d’été).

Il est terminé – c’est juré ! – le temps où l’ORTF célébrait sans sourciller le sacre de l’Empereur Bokassa, dressait un tableau idyllique du paradis instauré en Chine par Mao Tsé Toung et vantait les performances des usines Trabant, fer de lance du dynamisme industriel est-allemand. (Si, si… Nous avons vérifié dans les archives de l’INA).

Il paraît que ces affaires sont anciennes.
Les faits sont prescrits.

Dans son infinie sagesse (et un peu sous la pression des salariés qui ont quand-même besoin de savoir où ils mettent les pieds) la direction de France Télévisions a installé une Commission de déontologie qui se réunit périodiquement pour statuer sur les cas litigieux.

Au fil des mois s’est ainsi forgée une sorte de jurisprudence permettant de distinguer, dans le foisonnement des reportages diffusés sur nos antennes, entre le bon grain et l’ivraie, le licite et le prohibé. Le plus souvent, ce sont les salariés qui interpellent. La direction répond…

Ses explications sont parfois évasives. S’il fallait comparer l’ensemble à un style architectural, cela se situerait entre le baroque et le byzantin. La ligne rouge est sinueuse, les critères de jugement fluctuants, leur géométrie variable.

Il faudrait plusieurs mètres de linéaire de bibliothèques pour archiver de manière cohérente toutes ces appréciations et réussir à y voir clair. On peut cependant citer les cas les plus emblématiques. Ils sont autant riches d’enseignements que d’interrogations.

Premier sujet qui fâche :
les collaborations extérieures !

Elles sont sévèrement réglementées, pour ainsi dire interdites, en tout cas lorsqu’il s’agit de travailler pour un média concurrent. Mais certains échappent à la règle. Ce sont souvent des journalistes stars déjà très occupés (et très bien traités) en interne. Sans doute grâce à leurs talents, ils décrochent sans difficulté le feu vert pour tenir des chroniques ou animer des émissions quotidiennes sur des radios privées à des heures de grande écoute.

La cerise sur le gâteau a été la diffusion d’un spot publicitaire pour un régime amaigrissant miracle, présenté par une animatrice vedette de France Télévisions, et parodiant à s’y méprendre l’émission quotidienne présentée par cette même animatrice !

Lorsqu’on lui demande des explications, la direction de l’information sort son joker : “Ces journalistes sont rattachés aux programmes !”.

Les programmes, c’est une autre planète.
La déontologie y est “en apesanteur”.

France Télévisions est le diffuseur mais – paraît-il ne contrôle rien.

Lors d’une mémorable “Soirée Climat”, en novembre 2015, la réalisation d’un documentaire avait été confiée à une militante chevronnée, membre du bureau exécutif d’Europe Écologie Les Verts (EELV). Des images avaient été vieillies artificiellement pour accroître le sentiment de dérèglement climatique, sans que personne n’y trouve à redire.

Interpellé à ce sujet lors d’une réunion de la Commission déontologie, le directeur des rédactions de l’époque avait tiré sur sa pipe et projeté des ronds de fumée au plafond.

Rebelote, lors de “L’Émission pour la Planète”, en octobre 2019, un clip un peu hallucinant à la gloire de Greta THUNBERG a été diffusé. À la veille d’une année électorale, ce petit coup de pouce à l’égérie de l’écologie mondiale ne peut pas faire de mal.

N’allez pas croire pour autant que l’expression des journalistes et animateurs n’est pas sévèrement contrôlée.

En décembre 2017, un humoriste de plus de 50 ans a été viré de France Télévisions pour une blague douteuse sur les femmes. Quelques mois auparavant, une autre figure emblématique du service public avait ironisé en plateau sur le meurtre de “ce gros blanc” de Donald Trump – qu’il appelait de ses vœux – sans susciter de réaction.

L’humour est une activité à risque.
On ne sait jamais à l’avance quelle saillie fera rire la présidence.

Donner son avis sur Twitter peut aussi s’avérer périlleux. D’autant qu’au fil des mois, la direction a envoyé des signaux contradictoires. En 2017, elle a reconnu que nous avions le droit de nous exprimer librement sur les réseaux sociaux (comme n’importe quel citoyen ? Merci patron !) dès lors que nous ne mettons pas en cause France Télévisions et que nous respectons la loi en matière d’injure, de diffamation… Changement de cap en 2018. Lors d’une commission de déontologie, il nous a été fortement “conseillé” de surveiller nos propos et de nous conduire “comme si nous étions à l’antenne” de france•tv.

Cette mise en garde n’est pas restée lettre morte : un salarié a fait l’objet d’une procédure disciplinaire pour avoir critiqué sur Twitter un dérapage à l’antenne d’une star de la chaîne.

Vous en conviendrez, tout cela fait un peu fouillis.

Aux plus philosophes, nous ne saurions que conseiller de relire “Les Animaux Malades de la Peste” de Jean de la Fontaine. “Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements déontologiques vous rendront blanc ou noir”. De ce point de vue, à France Télévisions il vaut mieux être un lion vorace qu’un âne croqueur de chardon.


Informer,
envers et contre tout !

Élise DAYCARD
Militante Force Ouvrière

Fin 1995, après deux mois de stage de fin d’école et de nombreuses piges, elle arrive. Dans ma boîte aux lettres, matricule 79133, MA CARTE DE PRESSE. Deux années d’études en école de journalisme (IPJ promotion 1995), des stages non-rémunérés pour accumuler des expériences, des contrats plutôt courts que longs, et la voilà enfin. Quelle fierté !

Être journaliste n’était pas un rêve de gosse. Il a fallu que j’arrive à la fac pour que la vocation me vienne en collaborant à la radio du campus et en pigeant dans un petit hebdo bordelais. Dès lors, j’avais trouvé ma voie. Je ne l’ai jamais quittée.

Journaliste, ce n’est pas seulement une carte de presse, c’est un état d’esprit : celui d’être curieux de tout ce qui se passe, de la société, de ce qui nous entoure. C’est chercher l’information, quelle qu’elle soit. Et surtout la vérifier, encore et toujours. Un rédacteur en chef de l’AFP m’avait dit à l’époque “une info doit être vérifiée 5 fois pour devenir une dépêche !”

Cinq fois ! C’est souvent impossible, mais le concept doit être dans nos têtes. Et toujours se demander : qui a intérêt à nous manipuler ? À partir de là, avec nos techniques, notre culture et notre expérience, nous sommes armés pour éviter les erreurs et les fake news.

C’est pourquoi je reste fière d’être journaliste, sans corporatisme, et même si les gilets jaunes, certains partis politiques et les réseaux sociaux aiment nous taper dessus. Après tout, il est plus facile de s’attaquer au messager de la mauvaise nouvelle qu’à ses causes. C’est vieux comme le monde.

Si l’on ne cède pas à l’envie d’une info trop rapide et low-cost, si l’on garde à l’esprit qu’une vérification peut demander du temps, alors le journaliste restera une composante indispensable de notre démocratie.


La Médiation
de france•tv

Gérald PRUFER
médiateur pour les programmes

Situé dans les méandres du 4ème étage du siège, le bureau est petit mais l’accueil est chaleureux. Gérald PRUFER, médiateur pour les programmes, a fait une grande partie de sa carrière outre-mer. Il en a gardé le sens de la proximité et de la diplomatie. Deux qualités pour répondre aux téléspectateurs qui écrivent à france•tv, entre 25 et 30 000 mails par an, pour donner leur avis sur ce que nous diffusons à l’antenne.

Le service “Médiation de france•tv” est composé de deux médiateurs (information et programme), deux chargées de médiation et deux assistantes qui travaillent également sur une veille des réseaux sociaux. Une fois retirées les mails insultants, le travail de réponse est réparti dans le service et toutes les questions reçoivent une réponse.

“Beaucoup dénonce les anglicismes, la tenue des présentateurs météo que certains considèrent comme peu adapté aux températures dont ils parlent. Les deux émissions qui font le plus réagir sont celles présentées par Nagui “N’oubliez pas les paroles” pour ses prises de position véganes et bien sûr le programme “On n’est pas couché”, qui suscite des polémiques. Je suis toujours surpris de voir à quel point les gens écoutent (ils dénoncent régulièrement des problèmes de mixage), sont sensibles à des détails. La région qui nous écrit le plus est la Bretagne, et plus globalement le nord du pays est plus réactif que le sud, avec une proportion de 60% d’hommes pour 40% de femmes”.

À noter : l’émission du médiateur Votre télé et vous, tous les mois, sur france•3 en 3ème partie de soirée qui reçoit des spécialistes pour répondre aux questions des téléspectateurs.

Page officielle du Médiateur de France Télévisions

VOTRE TÉLÉ ET VOUS

Le Médiateur de France Télévisions est indépendant de toute hiérarchie, inamovible, et nommé pour trois ans, renouvelables, par la Présidence de France Télévisions. Il regroupe la médiation de l’information et celle des programmes.

Ses missions ? D’abord, assurer l’interface entre le public et les chaînes/offres numériques de France Télévisions.

Il examine les remarques, critiques, suggestions, protestations ou requêtes concernant l’information ou les programmes de France Télévisions, et y donne suite s’il l’estime utile ou important.

Le Médiateur explique également aux téléspectateurs les choix des rédactions et des unités de programmes, et la façon dont elles travaillent.

Ces interventions ne se font jamais a priori mais a posteriori : les médiateurs n’ont pas à intervenir dans les choix, la préparation ou l’élaboration des journaux, des magazines ou de tout autre programme.

 

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