Spéciales dédicaces

Liminaire de Force Ouvrière au Comité Central d’Entreprise du 4 avril 2018,

devant la Présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci.

 

 

La situation sociale de France Télévisions n’a jamais été aussi préoccupante depuis votre arrivée Madame la Présidente. Et pour tout vous dire, depuis bien longtemps nous n’avons pas connu de telles tensions au sein de nos services. Le temps où vous proclamiez là devant nous que « faire des économies, ce n’est pas un projet d’entreprise » est bien loin.

Alors aujourd’hui, au moment où le gouvernement nous promet une énième réforme, une énième organisation ou restructuration, nous voulions décerner des « dédicaces », afin de vous interpeller sur tous les secteurs de l’entreprise qui ne fonctionnent plus de manière correcte, et qui méritent urgemment votre intervention.

 

« Spéciale dédicace » d’abord aux précaires, CDD, pigistes, intermittents du spectacle qui se retrouvent « jetés dans la rue » après parfois des années de collaborations avec France Télévisions.

 

« Spéciale dédicace » à tous ceux à qui l’entreprise avait promis un emploi pérenne (en tournant parfois dans plusieurs établissements, quitte à altérer leur vie de famille, leur vie de compagne ou de compagnon…) A ceux qui se retrouvent « limités aujourd’hui à 80 jours » par année de travail, même si France Télévisions était leur employeur unique !

Avec 80 jours (signifiant environ 12000€  pour une année de collaboration), l’entreprise fabrique désormais des travailleurs pauvres.

Qui souhaite cela pour ses enfants ? Comment, dans le service public, a-t-on pu en arriver là ?

Tous les jours, ces précaires viennent nous voir, désespérés, avec le sentiment de trahison, ne sachant plus comment leur lendemain sera constitué.

Nous exigeons donc l’arrêt immédiat de ces quotas de 80 jours, que vous avez appliqués de manière unilatérale, qui vise à « casser » socialement des individus, et qui fragilise nos équipes de travail.

Imaginer qu’il y ait une « banque de précaires », et qu’il suffit, tous les 80 jours, de « piocher » dans celle-ci pour composer des équipes est une aberration.

Imaginer que les précaires se «gavent » en se voyant embauchés par plusieurs autres employeurs en est une autre. Tous les rapports de branches le montrent et le prouvent. Les précaires sont pauvres, sont fragiles, et parmi eux, ce sont les femmes qui sont les plus touchées. Et bien, France Télévisions participe aujourd’hui à cette régression sociale.

 

« Spéciale dédicace » aux personnels administratifs de notre entreprise, totalement « sous l’eau », et dont personne à la direction ne semble se soucier…

Leur restructuration (car c’en est une), les placent dans situation dramatique. En région, ces personnels, majoritairement féminins, s’occupent désormais de salariés dont elles ne connaissent que le numéro de matricule.

L’humain n’existe plus.

Tout est globalisé, harmonisé, uniformisé. Mieux que des généraux, elles couvrent des territoires immenses, des équipes, des hommes sans aucune cohérence. La délinéarisation des frais et factures, qui devrait soulager leur travail, n’est toujours pas en place. Ces personnels se retrouvent submergés par le travail. Certains logiciels « buggent ». Comble de l’ironie, l’encadrement ne trouve plus les moyens de les remplacer. Les personnels administratifs hésitent donc à prendre des vacances. Ils éprouvent du stress quand ils en prennent, sachant qu’ils devront absorber, en plus de tout leur travail quotidien, tout ce qu’ils auront laissé durant leurs congés…et que personne ne fera à leur place. Mais, pire que tout, malgré tout ce qu’ils font, ils sont déconsidérés.

La direction a-t-elle seulement remarqué la détresse de ces personnels administratifs ? S’en est-elle seulement préoccupée dans ses projets d’accords sociaux ?

 

« Spéciale dédicace » aussi à la Filière de France Télévisions et aux Moyens Internes de Fabrication…

Comment ne pas parler des promesses non tenues par la direction ? Comment ne pas considérer que nous assistons à un démantèlement partiel de la filière ? Et pourtant, la promesse de ne pas            « restructurer » la filière, c’était explicitement dans l’accord que nous avons honnêtement signé.

Promesse non tenue aussi de réinternalisation de nos émissions… Malgré, là encore, un accord, que découvre-t-on ? Que, dans le Grand-Est, on fabrique des agendas dans des boîtes privées avec l’argent du contribuable ? Nous n’imaginons pas qu’en interne, nous n’avons pas les compétences pour fabriquer des agendas ! Qu’en Nouvelle Aquitaine, la direction externalise la fabrication des météos, un des services publics préférés des téléspectateurs !

Et puis, il y a ce tout dernier couac, concernant cette fois-ci la fabrication du feuilleton de Montpellier, alors que la direction s’était engagée à tout fabriquer en interne, nous découvrons que nos équipes sont « récusées », c’est le mot employé par la direction artistique ! Nous pensons en l’occurrence  aux «pelures», c’est-à-dire au travail de décor virtuel sur fond vert qui devait être effectué par la filière production de Nancy. Et bien non ! Ce sera confié au privé, puisque, apparemment, nous ne disposerions pas des compétences en interne ! C’est pourtant bien le travail quotidien de ce service, qui avait été engagé dès le début du projet.

 

« Spéciale dédicace » aux Techniciens de France 3 et Outre-Mer Premières qui, par vocation du service public, ont accepté de se former sur des compétences complémentaires.

Ils ont accepté parce qu’ils avaient compris l’enjeu pour notre entreprise de rester concurrentielle face au secteur privé. C’est, vous le savez, un reproche que nous opposaient les tutelles : ce présupposé « conservatisme » des personnels de FTV et leur irresponsabilité à se rendre compte des convergences des métiers, dans un univers de plus en plus digitalisé…

Et pourtant, les techniciens de France Télévisions ont réussi cette mutation. Alors, quelle est leur récompense, aujourd’hui ?

Des compétences complémentaires payées, parfois petitement, parfois pas du tout, mais dans une opacité totale ! Des disparités criantes… Des « amis » parfois « arrosés », au détriment de ceux qui ont vraiment œuvré ! Des pratiques de reconnaissance totalement disparates, et au « bon vouloir » des chefs de service à qui on a laissé la responsabilité des attributions sans aucune consignes. Une « chienlit » sans nom qui provoque un énorme désarroi et une énorme déception chez bon nombre de salariés, dont la direction est responsable.

Et tout cela pour des compétences complémentaires valorisées de 10 à 20 €… Donc, FO exige là aussi, la revoyure des conditions de l’application de cet accord.

La direction doit payer les salariés qui ont effectivement œuvré dans la pratique de leurs compétences complémentaires !!

 

« Spéciale dédicace » aussi aux journalistes des éditions locales.

La direction s’est peut-être dit que « l’orage était passé », et qu’après l’orage, elle pourrait appliquer son plan de démantèlement du service public de proximité ! Et bien non ! Nous refusons toujours la suppression des éditions locales. Nos élus, nos adhérents nous font savoir que, dans des CE, certains directeurs remettent le couvert au travers de « petites phrases ». Ils remettent en cause, encore et encore la pertinence éditoriale des éditions locales, et leur pérennité.

Nous le disons donc tout net : c’est ici, en CCE, que nous devons débattre de ce sujet. C’est à vous, Madame la Présidente, de prendre la responsabilité devant nous de fermer les éditions locales. Ce ne sont pas à vos cadres, localement, de faire ce mauvais travail.

 

Puis, Madame la Présidente, « spéciale dédicace » aussi pour vous…

La presse ne vous « ménage » pas, toutes les hypothèses sont retenues contre vous : notamment celle de votre prochaine éviction par le gouvernement !

Evidemment, chacun peut comprendre qu’en visant la gouvernance, c’est d’abord l’entreprise qui est visée….

Mais un article a particulièrement été dévastateur dans les couloirs de l’entreprise, celui du Canard Enchaîné, concernant votre élection au Conseil d’Administration de Suez et les conflits d’intérêts…alors que ces sujets sont semblent-ils prioritaires pour vous.

Alors, plutôt que d’écrire des « âneries », comme certains le font ici sans avoir le courage de vous poser la question directement, pouvez-vous vous exprimer sur ces reproches que l’on vous a fait et qui ont participé à la mauvaise ambiance générale de l’entreprise ces dernières semaines ?

 

Enfin, « big-up » aussi à Jean-Marc Pitte, licencié injustement par France Télévisions.

Une journée nationale de grève en solidarité lui est dédiée aujourd’hui.

Montesquieu disait « une injustice faite à un seul est une menace faite à tous ».

Conseils de vieux syndicalistes que nous sommes : gardez-vous bien de mal juger, car c’est bien la manière dont vous le serez aussi…

Nous faisons remarquer qu’au moment où nous allons parler ici, au CCE des lanceurs d’alertes, FTV les licencie !

 

 


FOCUS Jean Marc-Pitte

Pour le respect du droit

 

Madame la Présidente,

Permettez-nous de prendre deux minutes pour un salarié qui a donné trente ans de sa vie à France Télévisions et qui l’a sans doute risquée sur des terrains de guerre où il a opéré de nombreuses fois.  Oui, ce salarié à  des états de service élogieux en Afghanistan, en Bosnie, en Irak, aux Etats Unis lors  du 11 septembre 2001… Jusqu’au moment où il décide de se ranger en Normandie avec sa famille pour y poursuivre sa carrière.

Là où l’information est différente mais non moins passionnante, ce journaliste reste à l’affût, et dans son traitement y met toute son énergie, toute sa fougue … peut-être trop !.. Son expérience le pousse à recadrer sa hiérarchie et des collègues de la rédaction lorsqu’il le juge utile. Il crée le débat, parfois vif …  Mais quoi de plus normal dans une rédaction !  Cependant, il commence à déranger … à déranger d’autant plus que le pouvoir politique local se plaint  de ses investigations un peu trop poussées.

Sur la route, une maladresse de conduite (sans être pour autant une infraction) finira de convaincre la direction locale qu’il est temps de s’en séparer. Résultat : elle décide de le licencier sans autre forme de sanction préalable pourtant en vigueur à France Télévisions. Pas d’avertissement, pas de blâme, pas de mise à pied, c’est le licenciement direct !

Pourtant, les griefs reprochés ne justifient en aucun cas une telle sanction : son entorse au code de la route n’est pas une infraction, son comportement professionnel est conforme à la charte déontologique des journalistes … A aucun moment, son attitude n’est répréhensible au regard du droit français, des textes conventionnels, des principes professionnels.

Cette décision serait-elle donc purement subjective, affective, arbitraire ?

Quoiqu’il en soit,

  • Le principe juridique de proportionnalité de la sanction aux faits reprochés se pose
  • Le respect de la dignité professionnelle se pose
  • La question de la discrimination se pose … Des principes sévèrement réprimés par la justice.

Afin de ne pas en arriver à de telles conséquences qui pourraient avoir un coût pour l’entreprise, FO vous demande de réintégrer ce salarié, d’abaisser le niveau de sanction et de le transférer dans un autre établissement, à Caen par exemple où il manque trois journalistes.

Vous savez Mme La Présidente, personne ne comprend l’injustice !.. Elle doit être combattue où qu’elle se trouve.

Ce licenciement ne sera effectif que le 15 mai prochain. Il est donc encore possible de commuer cette sanction … Changer d’avis n’a jamais été une marque de faiblesse, c’est la marque des esprits libres.

Aujourd’hui,

Il vous appartient de dépassionner cette affaire avant qu’elle ne se répande encore.

Il vous appartient de prendre une décision raisonnable pour ne pas entamer davantage la confiance qui règne au sein de cette entreprise.

Il vous appartient d’y mettre fin, tout simplement, pour le respect du droit.

 

Paris, le 4 avril 2018.

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