Le poids des réformes (FO quitte le CSE Central en solidarité avec les grévistes)

Déclaration liminaire de Force Ouvrière au Comité Social et Economique Central du 17 avril 2019, devant la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci.

  « France Télévisions est soumis à une période de forte tension. La marche des réformes exigées par la direction est frénétique : suppression de France Ô, suppression de France 4, suppression de l’édition du Soir 3, suppression d’émissions, arrêt des contrats des CDD, déménagement à outrance, réforme des organisations de travail, fusion des branches, gestion des frais, évolution salariale, délinéarisation, rupture conventionnelle collective avec l’annonce de 2000 départs, réforme de la DGDAP, fusion des rédactions, projet de radios filmées, pacte pour la visibilité des Outre-Mer, orientations stratégiques de l’entreprise, nouveaux métiers, repeignage de l’accord d’entreprise, réforme des Moyens Internes de Fabrication, transformation du CDE (Centre de Diffusion et d’Echanges)… Et tous les autres sujets encore.

L’objectif de toutes ces réformes pour France Télévisions est de mettre en place les leviers de la transformation digitale tout en réalisant des économies à hauteur de près de 400 M€ pour l’entreprise avant 2022. Une équation irréalisable d’autant que l’effort exigé n’est pas réparti de la même manière pour tous.

Tout cela sans aucune valorisation, ni compensation pour le personnel : pas d’augmentation de salaire, pas de prime, pas d’amélioration des conditions de travail.

Pour vous les dirigeants de cette entreprise, quels sont vos efforts ? Sans être démagogue mais il faut poser la problématique. Quels sont vos compétences complémentaires, vos polyvalences, vos réductions d’effectifs ? Quels sont vos nouveaux métiers ? La base de données économiques et sociales nous apprend qu’un encadrant journaliste au Siège de France Télévisions, et ils sont nombreux, gagne 108.000 €. Vos salaires sont en augmentation régulière et de manière plus conséquente que la base de vos subordonnés. Serez-vous aussi impactés par la RCC en sachant que celle-ci est capée à 160.000 € ? Ne pensez-vous pas que lorsque le législateur, le gouvernement, ou même la Cour des Comptes (qui disposent aussi des données économiques et sociales de l’entreprise) exigent des mesures d’économies, c’est d’abord à vous qu’ils pensent pour consentir ces efforts ?

Même avec le simple déploiement de Concur vous n’êtes pas exemplaires. Chacun sait ici, que de nombreux chefs laissent leurs notes de frais dans la bannette : aux assistantes de gérer ! Nous le comprenons d’ailleurs très bien, tant la gestion des frais est devenue chronophage dans cette entreprise. Mais vous ne pouvez pas imposer aux autres ce que vous ne pouvez pas imposer à vous-mêmes.

C’est pourquoi FO réclame une étude particulière dans le bilan social sur l’évolution salariale, le nombre, le développement des compétences, les formations du haut encadrement de l’entreprise, c’est-à-dire de tous les « Hors grille », afin d’établir des comparaisons objectivées de l’effort durant ces réformes. De même, comme pour la BBC, nous demandons de manière transparente, puisque nous sommes une télévision publique qui fonctionne avec de l’argent publique, la publication des 200 plus gros salaires de l’entreprise. Cela évitera la rumeur et la défiance dans et en dehors de l’entreprise.

Vous avez beaucoup de chance que le corps social de France Télévisions ne vous ait pas encore éclaté à la figure. Vous avez beaucoup de chance d’être à la tête d’une entreprise comme la nôtre, avec des collaborateurs irréprochables, professionnels, qui ont la conscience de travailler dans le service public.

Toute transformation est anxiogène et pathogène : le rythme des réformes, leur répétition depuis 10 ans, mais surtout le manque de lisibilité de la finalité des ordres donnés crée un malaise au travail pour tous les collaborateurs de l’entreprise.

Résultat, au moment où nous faisons cette déclaration devant vous, FO estime que plus d’un quart du personnel est soumis ou va être soumis à un risque psychosocial. Rarement la situation n’a été si inquiétante. Nous vous demandons dès maintenant de mettre en place tous les dispositifs de prévention pour limiter l’écueil de ces réorganisations à outrance.

Nous réclamons aussi, durant toute la période de transformation et de réorganisation de l’entreprise, la présence au CSEC du directeur chargé de la Santé et de la Qualité de Vie au Travail. Ce sera la preuve pour les personnels que cette question est une priorité pour nos dirigeants, qu’ils prennent conscience de leurs responsabilités de sécurité au travail.

Nous le voyons bien pour les dirigeants de France Télévisions, la transformation digitale consiste à modifier structurellement l’entreprise : repenser notre offre de produits et services, refondre notre business modèle, réorganiser notre structure hiérarchique, optimiser les processus, recruter ou former à de nouvelles compétences, et faire cela tout en même temps ! Ils n’ont pas hésité à faire subir à notre entreprise ce bouleversement sans expliquer les conséquences sociales aux personnels.

Et pourtant, les conséquences sur les effectifs et la pérennité de certaines de nos chaînes sont dramatiques.  A titre d’exemple, en 10 ans, France 3 aura perdu (RCC comprise) 40 % de ses effectifs. La situation est tellement dramatique que la chaîne n’est plus capable d’assumer ses missions. Ce sont nos collègues de France Bleu qui font nos émissions à notre place. Nous passons là sur l’avenir de France Ô ou France 4…

Quant au retour sur ces efforts collectifs, il n’est absolument pas avéré. L’ensemble du projet ne vise au fond, qu’à « faire des économies ». Or, la tutelle peut à tout moment, puisqu’elle n’a jamais voulu sacraliser le financement de l’audiovisuel public, modifier ses plans ou ses projets pour France Télévisions au désidérata des caprices des majorités politiques.

Mais comme l’a dit justement notre présidente : « faire des économies n’est pas un projet d’entreprise » et pourtant c’est ce que l’on nous propose.

Or, pour faire émerger une vision systémique propre au Groupe France Télévisions, pour que cette transformation soit partagée et approuvée, il faudrait co-construire les évolutions en réunissant autour d’une table des personnels avec des compétences et des positions différentes dans l’entreprise.

Même s’ils ne sont pas directement concernés par la transformation digitale (mais pour combien de temps ?), ils sauront sûrement détecter des impacts potentiels sur leur service.

C’est là qu’intervient le dialogue social. Et c’est là que nous émettons nos plus sévères critiques. Car si effectivement le dialogue est plutôt cordial et courtois entre nous (ce qui ne fut pas toujours le cas) la concrétisation positive de ce dialogue est décevant. Les propositions que les organisations syndicales ou les élus de terrain émettent pour l’entreprise ne sont pas prises en compte. Ils doivent se soumettre ou se démettre.

Pour tout dire, nous avons le sentiment de ne pas être considérés. Notre avis, vous vous en passez. Aujourd’hui, dans ce CSEC il y aura des consultations. Si nous émettons un avis négatif est-ce que cela changera quelque chose à la conduite de l’entreprise ? Non. Vous en prendrez acte et vous ferez ce que vous voudrez. C’est donc cela le dialogue social contemporain, comme c’est décevant !

Prenons un exemple : la radio filmée. Personne autour de cette table n’est défavorable à une coopération avec France Bleu. Pourtant, chacun peut honnêtement constater que la qualité visuelle et télévisuelle de ces radios filmées est décevante, très décevante, elle nuit à l’image de France 3. Nous vous le disons. Nous vous alertons. Malgré tout, vous voulez étendre cette diffusion à l’ensemble des antennes sans entendre nos alertes.

De même, les personnels de Vanves vous avertissent sur les conséquences dommageables de leur déménagement au Siège de France Télévisions : vous appliquez quand même, malgré leurs inquiétudes.

Dernier exemple, aux salariés encadrants à qui vous aviez promis des bureaux isolés, vous avez imposé des openspaces sans qu’ils en aient été informés. Vous faites et vous agissez sans consulter ou entendre les critiques. C’est la politique du rouleau compresseur, du « marche ou crève ».

Mais en multipliant les efforts et les thèmes de la transformation, vous avez pris un énorme risque. En traitant des dizaines de sujets en même temps, vous avez affaibli la qualité de notre production et la qualité de vie au travail. Vous avez  démotivé les personnels. En chassant plusieurs lièvres à la fois, vous avez stratégiquement dilué l’effort. Or un effort aléatoire donne toujours un résultat aléatoire.

A FO, nous pensons qu’il faut d’abord résoudre les problèmes avant de passer à autre chose.

Actuellement se déroule au niveau de l’entreprise une grève intersyndicale illimitée concernant le barème, la gestion, et l’application des dispositifs de frais professionnels. Des camarades sont en grèves ou se mettront en grève ces jours prochains, et nous voulons leur adresser ici tout notre soutien et notre solidarité.

Les négociations sur ces sujets avancent, mais il n’est pas question pour FO que la direction fasse comme si de rien n’était. Elle veut poursuivre son calendrier de négociations et de consultations, réformer à la hussarde, comme si la gestion des frais n’était pas une priorité pour les salariés. Elle veut encore une fois, « tout faire en même temps ». C’est une manière de déliter les revendications des salariés, de s’en moquer.

Pour FO ce n’est pas tolérable, ni acceptable. C’est pourquoi FO ne participera pas à ce CSEC, ni à aucune réunion, discussion, nous ne signerons aucun accord, tant que la direction n’aura pas répondu de manière acceptable aux revendications des grévistes.

Trouvez les moyens de sortir de la grève, après il sera temps de passer à un autre sujet.

Vous pouvez considérer qu’il s’agit d’une position dogmatique, bien au contraire, il s’agit d’une position syndicale forte, empreinte de respect pour le combat et le progrès. C’est le rapport de force ! C’est la force de crier sa colère et son désarroi, ici et maintenant.

C’est pourquoi dès la fin de notre intervention nous quittons la séance. »

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